Dits d'Aragon (2)

Recueillir ici et là quelques citations ou maximes parlantes de l'œuvre - si vaste et si diverse - d'Aragon, peut paraître entreprise dérisoire, et même dangereuse. Le risque serait de survoler et de clicher chaque ouvrage en quelques phrases. Ce risque est présent certes, mais il est aussi intéressant - par un choix qui sera personnel - de laisser un chemin parsemé de cailloux aux lecteurs, sur le siècle, ce siècle d'Aragon qui aura vu tant d'horreurs et d'espoirs, ses espoirs déçus n'ayant pas annihilé une générosité, un dévouement total pour la défense de la culture et un courage dans l'action.
Aragon aura été admiré par les uns, mais le plus souvent il fût l'un des auteurs français qui aura, plus de 30 ans après sa mort, suscité le plus d'acharnement et de haines littéraires et politiques.
Cet ensemble de citations aura pour seule ambition de faire lire ou relire l'œuvre d'Aragon et tentera de montrer les constantes qui existent depuis les premiers poèmes de Feu de joie jusqu'aux photographies légendées de la fin de sa vie.

Il sera procédé chronologiquement afin de suivre son cheminement poétique ou romanesque.

On se rapportera pour chacun des ouvrages ci-dessous à la bibliographie intégrée au site des amis d'Aragon et à l'édition des œuvres poétiques et romanesques dans la bibliothèque de La Pléiade.

 

Le surréalisme révolutionnaire
(1927-1932)
Le surréalisme en 1926-1927 prend en compte le fait politique que représente la révolution russe. L'activité surréaliste devient révolutionnaire, tout en restant un mouvement littéraire et artistique indépendant elle se rapproche du jeune PCF. Aragon adhère au parti le 6 janvier 1927. Il ne le quittera plus. Son adhésion ne se fera pas sans difficultés face à un parti "ouvriériste" qu'effraient les outrances et l'anarchisme du groupe. Au sein du groupe surréaliste, les tensions idéologiques et artistiques vont se multiplier ainsi que les exclusions.
Aragon quitte le groupe en 1932 sur ces questions politiques.

 

 

 

1928. Traité du style

Ecrit en 1926-1927, Traité du style paraît en 1928 (voir bibliographie du site). Ce texte inclassable, volontiers pamphlétaire - les cibles préférées d'Aragon en sont par exemple André Gide et Paul Valéry - n'épargne aucun tabou: l'armée, la société occidentale, l'art, la politique, la morale...

Traité du style reste un texte essentiel dans l'évolution de l'œuvre aragonienne. Aragon y fait preuve d'une virtuosité d'écriture et d'un humour tout à fait admirable. (l'édition originale de 1928 est rééditée dans la collection L'Imaginaire Gallimard en 1980).
Traité du Style


"A la nouvelle d'une révolution, Kant interrompt sa promenade, Goethe ne l'interrompt pas. Quelle prétention de part et d'autre"
(in Traité du Style p. 11 L'Imaginaire Gallimard)

 

"André Gide n'est ni un palefrenier, ni un clown: mais un emmerdeur. D'ailleurs il se croit Goethe. C'est-à-dire qu'il voudrait être drôle"
(in Traité du Style p 12)

 

"Quand le jeune homme qui s'avance dans l'art d'écrire comme dans un grenier plein à craquer d'aubergines et de mandragores pour la première fois sans sa mère une petite souris, avec l'incertitude même des poils floconneux de ses joues, se demande, les doigts tout tachés d'encre, et une terrible crampe à l'épaule droite, si, encore que les pages, sinon la couverture, n'en soient pas complètement en pièces, le dictionnaire de rimes qui sursaute perpétuellement sous les coups de son inquiétude peut lui être plus longtemps d'un usage quelconque, le doute empruntant les indiscrètes voies de la distraction qui ne manque guère dans la grande maison silencieuse ou la petite chambre bruyante indifféremment, se met à ricaner ça et là, à faire des tours de prestidigitation incompréhensibles comme casser un porte-plume, installer une matérialisation charmante à l'ombre bleue des chaussures, un tournoi de chevaliers dans un ongle, changer le ciel de place, peler la terre et jeter les noyaux, par exemple...."
(idem p 16 et17 ; remarquable description imagée d'un jeune écrivain au travail, on remarquera que la respiration de cette phrase à tiroirs n'est pas sans rappeler le début du 1er chant de Maldoror de Lautréamont)

 

"Il paraîtrait que les journalistes sont des termites qui nichent dans l'oreille de la renommée, ou bien, selon d'autres auteurs, ils seraient des annelés du genre vers du nez, ne se nourrissant que de moutarde et de défécations, mais d'une susceptibilité telle, qu'ils ne peuvent s'entendre traiter de salauds sans trépigner et grincer des dents."
(idem p 19)

 

''Donc je déclare qu'il est possible de serrer la main à un journaliste. Sous certaines réserves, s'entend. Se laver ensuite.''
(idem p 21)

 

"Et s'il me plaît à moi parler de la syntaxe? Est-ce à dire que les épaules du lecteur sont prises de convulsion? Du bromure. J'ai imposé depuis plusieurs années à votre admiration des pages où les fautes de syntaxe ne sont pas peu nombreuses. Pas les erreurs, les fautes. Cependant vous admirez." (idem p 27)

 

"Je ne piétine pas la syntaxe pour le simple plaisir de la piétiner ou même de piétiner....Je piétine la syntaxe parce qu'elle doit être piétinée. C'est du raisin."
(idem p 28)

 

"La critique, c'est le bagne à perpétuité. Pas de repos pour un critique. Et un nom comme un cri de perroquet."
(idem p 42)

 

"Il est temps d'en revenir à l'étude approfondie des textes, à l'examen sérieux et appliqué des moyens de l'auteur, de son style."
(idem p 46)

 

"Je demande à ce que mes livres soient critiqués avec la dernière rigueur, par des gens qui s'y connaissent, et qui sachant la grammaire et la logique, chercheront sous le pas de mes virgules les poux de ma pensée dans la tête de mon style."
(idem p 47)

 

"Tout est matière à discussion. Qu'attends-on pour publier une bonne édition critique d'Anicet?"
(idem p47. Aragon a été exaucé, son œuvre est aujourd'hui abondamment commentée et étudiée par les chercheurs)

 

"Ainsi lisez les Faux-monnayeurs, par André Gide. C'est typique. Ah qui dira le mal que font les métaphores, les torts du mot Analogie, le poids écrasant des correspondances baudelairiennes?"
(idem p 51)

 

"Ce qui est bon à dire une fois est bon à dire deux et plus. Le point de vue flaubertien n'est à nul égard le mien."
(idem p 52);

 

"Le succès de Rimbaud, puisque telle est la saloperie des faits qu'il peut être question du succès de Rimbaud, est en grande partie dû à la curieuse moralité qu'on prête à sa vie. Car ils ont si bien arrangé les choses, que la vie de Rimbaud de nos jours est prise à témoin contre la poésie même."
(idem p 59. Charge d'Aragon contre la récupération de Rimbaud par sa famille et par l'Eglise catholique, Claudel en particulier)

 

"Je me suis même laissé dire par un ancien ami que j'avais le goût du bibelot, avec ma façon de m'intéresser à tous les petits romantiques....Oui, je lis. J'ai ce ridicule. j'aime les beaux poèmes, les vers bouleversants, et tout l'au-delà de ces vers."
(idem p 60. Allusion à l'ancienne amitié avec Drieu. Les auteurs romantiques furent défendus par les surréalistes, Musset en particulier.)

 

"Voici l'ouvrage sans égal que Benjamin Constant consacra à l'étude des religions. Voici la parole sévère, Alphonse Rabbe."
(idem p 61. Aragon était un lecteur de Benjamin Constant, il cite ici un ouvrage peu connu de cet auteur, son étude sur les religions antiques voir journaux de BC en Folio, clin d'œil également en direction de Louis Andrieux, son père, qui soutiendra à 87 ans, en Sorbonne, une thèse sur Alphonse Rabbe, poète, écrivain et journaliste)

 

"Rimbaud n'est pas une machine à décerveler les poètes."
(idem p 63)

 

"On sait que le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard."
(idem p 64)

 

"On peut mesurer l'influence et la force d'un esprit à la quantité de bêtises qu'il fait éclore."
(idem p 67)

 

"Le panache blanc d'Henri IV attire jusqu'aux ramoneurs"
(idem p 71. Trait d'humour à propos des poètes "dits" rimbaldiens)

 

"Je donne la préférence à n'importe lequel des poèmes du Mouvement Perpétuel sur Le Lac, il ne faut pas vous y tromper. O crabes majestueux du romantisme, vous marchiez de côté déclamant d'une pince et de l'autre tenant sur le papier du livre l'expression souvent géniale de votre désespoir."
(idem p 74)

 

"Voici le temps des naufrageurs."
(idem p 76)

 

"Donc je m'adresse à la jeunesse, mais voyez-moi les jeunes gens, comme ils supportent le train-train du monde."
(idem p 78)

 

"C'est l'heure du sophisme triomphant. Le préfacier de Rimbaud ambassadeur à Washington, Baudelaire déguisé en thomiste, Hugo conduit par Daudet à la Fourrière, un certain Chassé vous met Jarry dans sa poche, Darwin condamné en Amérique, Freud traîné dans la boue en France, Paul Valéry académicien, allons ça ne va pas si mal."
(idem p 79 Aragon en polémiste féroce, plusieurs de ces assertions sont encore d'actualité)

 

"Cette façon d'agir est parfaitement illustrée par M. Philippe Soupault, qui fait depuis un nombre croissant d'années de la littérature avec le verbe partir. Le départ, on ne sait pour où, pourquoi ni comment, mais le départ...Depuis mon plus jeune âge j'ai pris en horreur les individus qui vous racontent leurs vacances."
(idem p 80 et 81. Ph. Soupault a été exclu du groupe pour s'être adonné au journalisme et au reportage.)

 

"Je ne me suis pas tué, non faute d'y avoir pensé."
(idem p 89)

 

"Il faut protester contre l'expression: Paradis artificiels. C'est un pléonasme. Il n'y a pas de paradis naturel."
(idem p 93)

 

"Que la vie est insupportable sans la religion, voilà le fond de l'enseignement ecclésiastique. La religion se présente comme la panacée palliative à tous les maux."
(idem p 97)

 

"Il n'est pas lyrique de se droguer. C'est tout simplement lamentable."
(idem p 111. Aragon est très dur vis à vis de l'usage des stupéfiants qui ont fait des ravages parmi les surréalistes: Jacques Vaché et René Crevel par exemple.)

 

"Vous ne comprendrez pas sans doute quand je vous dirai que la vie, opium ou non, est intolérable. Et qu'il n'y a rien à arranger."
(idem p 113)

 

"Je songe à l'aurore d'un mensonge sur le visage d'une femme aimée. Bien entendu je parle de la vie."
(idem p 115)

 

"La honte, la honte, à perte de vue la honte."
(idem p 121)

 

"Mes mémoires sans mensonges, j'aime mieux n'y pas penser."
(idem p 122. Déjà la technique du "mentir-vrai" annoncée.)

 

"Ce n'est pas moi qui médirai de l'humour...."l'humour est une condition de la poésie..Quel humour chez tous les grands poètes! Sans nommer Lautréamont."
(idem p 132 et 139)

 

"La poésie est par essence orageuse, et chaque image doit produire un cataclysme."
(idem p 140)

 

"Je jette dans la balance ces deux épées, Freud, Einstein. Immédiatement le quincaillier hurle. Fais le beau. Je ne suis pas si fou que de m'attaquer au psychiâtre ou au mathématicien. Je laisse ce sale travail aux Facultés françaises qui n'aiment pas que la pensée vienne d'outre-Rhin, ce sont leurs propres mots."
(idem p 142-143)

 

"Avec le plus grand sérieux il se trouve des particuliers qui pour faire valoir leur romancier de chevet prétendent que le digne pisseur de copie bien que n'ayant pu lire Freud a eu, comment dirai-je, le pressentiment de la sychanalisse, et tel est le génie de Prou, comme on prononce à droite."
(idem p 148. Aragon n'a en effet jamais apprécié la littérature de Marcel Proust.)

 

"Le rêve passe de toute antiquité pour une forme de l'inspiration...Il est à observer cependant que pour ceux qui ont pris à noter leurs rêves un soin, pur de préoccupations littéraires ou médicales, jusqu'à ces derniers temps absolument sans égal, ne l'ont pas fait pour établir des relations avec un au-delà quelconque. On peut dire qu'en rêvant, ils se sont sentis moins inspirés que jamais. Ils rapportent avec une fidélité objective ce qu'ils se souviennent d'avoir rêvé....Ils ne racontent plus un rêve, ils font de la littérature. J'exige que les rêves soient écrits en bon français."
(idem p 182-183)

 

"Il ne faut pas permettre que le rêve devienne le jumeau du poème en prose, le cousin du bafouillage ou le beau-frère du haï-kaï."
(idem p 187. Il convient de souligner qu'Aragon n'a jamais été un grand défenseur des "séances de sommeil" chères à Desnos, par exemple.)

 

"Sous prétexte qu'il s'agit de surréalisme, le premier chien venu se croit autorisé à égaler ses petites cochonneries à la poésie véritable, ce qui est d'une commodité merveilleuse pour l'amour-propre et la sottise."
(idem p 188)

 

"Bien écrire, c'est comme marcher droit. Mais si vous titubez, ne me donnez pas cet affligeant spectacle. Cachez-vous. Il y a de quoi être honteux. Ainsi le surréalisme n'est pas un refuge contre le style."
(idem p 189. On remarque dans ces deux derniers extraits la profession de foi d'Aragon dans un surréalisme exigeant, notamment quant à l'écriture, loin du cache-misère de certains qui s'en réclament.)

 

"Mais qui, qui a bien pu aller se fourrer dans le crâne que le rêve s'opposait à l'action? Le rêve s'oppose à l'absence de rêve, l'action à l'inaction."
(idem p 229)

 

"Poète, prends ton luth. Oui, mais ta gueule, quand lisant ton journal du matin tu trouves à la fin cette sottise et cette saloperie intolérables, quand tu as l'extraordinaire culot de te sentir touché si l'on condamne quelque part à des trente, des dix ans de prison, des gens qui ont simplement protesté contre les périodes militaires, ou la guerre du Maroc, et qui ont, paraît-il, engagé les réservistes à la désobéissance."
(idem p 233-234. On est proche ici des idées qui seront émises dans Front Rouge)

 

".je dis ici que je ne porterai plus jamais l'uniforme français, la livrée qu'on m'a jetée il y a onze ans sur les épaules..."
(idem p 235. On verra en 1940 ce qu'il en advint!)

 

 

1928. Le Con d'Irène

 

Publié en avril 1928 sous le manteau mais composé de 1923 à 1926, sans nom d'auteur ni d'éditeur ce texte n'a jamais été reconnu par Aragon de son vivant. Ce conte érotique fait partie de son mythique roman détruit La défense de l'infini. Ce livre à peu d'exemplaires a été publié sur les presses de Nancy Cunard avec cinq dessins d'André Masson. Le Con d'Irène est dans la filiation de Lautréamont; il anticipe le drame vénitien de l'été 1928 avec la tentative de suicide d' Aragon.
Irène 1928

 

"Ne me réveillez pas, nom de Dieu, salauds, ne me réveillez pas, attention je mords je vois rouge....Si vous avez aimé rien qu'une fois au monde ne me réveillez pas si vous avez aimé!"
(Œuvres romanesques La Pléiade I, p 437 et 438. Suite à la crise de son couple avec Nancy Cunard, Aragon fera une tentative de suicide aux barbituriques à l'été 1928)

 

"Je suis peu fait pour la vie de famille"
(idem p 438)

 

"Couché dans mon ordure je résolus d'aller au bordel."
(idem p 441. Aragon a fort fréquenté les bordels durant ces années et se montrera très discret sur ce sujet par la suite);

 

"Ce que je pense, naturellement s'exprime. Le langage de chacun avec chacun varie. Moi par exemple je ne pense pas sans écrire, je veux dire qu'écrire est ma méthode de pensée."
(idem p 446.);

 

"J'ai toujours envié les érotiques, ces gens libres"
(idem p449);

 

"Poissons poissons c'est moi, je vous appelle: jolies mains agiles dans l'eau. Poissons vous ressemblez à la mythologie. Vos amours sont parfaites, et vos ardeurs inexplicables. Vous ne vous approchez pas de vos femelles, et vous voici l'enthousiasme à l'idée seule de la semence qui vous suit comme un fil, à l'idée du dépôt mystérieux que fit dans l'ombre des eaux luisantes une autre exaltation, muette, anonyme. Poissons vous n'échangez pas de lettres d'amour, vous trouvez vos désirs dans votre propre élégance. Souples masturbateurs des deux sexes, poissons je m'incline devant le vertige de vos sens."
(idem p 459 et 460. Aragon, miroir de lui-même?);

 

"Jeune bourgeois, ouvrier laborieux, et toi haut fonctionnaire de cette République, je vous permets de jeter un regard sur le con d'Irène. Ô délicat con d'Irène!"
(idem p 461 et 462);

 

"L'amour est pourtant aussi haut pour moi. Il est resté tout ce que j'aime. Ce qui fait tout plier. Ce qui fait abandonner tout au monde, et c'est très bien ainsi."
(idem p 466);

 

"J'étais follement amoureux d'une femme extraordinairement belle. D'une femme que j'avais cru qui m'aimait. J'étais son chien. C'est ma façon."
(idem p 466. C'est d'Elisabeth Eyre de Lanux dont il est ici question. Aveu intime d'Aragon.)

 



1929. La Grand Gaîté

 

La Grande Gaîté fut publiée en avril 1929 (voir notre bibliographie). Les poèmes de ce recueil furent écrit en 1927-1928 et les plus poignants évoquent la liaison tumultueuse d'Aragon avec Nancy Cunard avec le drame de Venise qui s'ensuivit. Ce recueil virulent a pour cibles préférées: la religion, la famille, l'armée, la Patrie...l'Amour.

La grande gaieté

 

"J'ai fait le Mouvement Dada
Disait le dadaïste
J'ai fait le Mouvement Dada
Et en effet
Il l'avait fait"
(in Ancien Combattant OP Pléiade I p 406)

 

"Garçon une capote anglaise
C'est pour l'armée française"
(in ça ne se refuse pas, idem p 407)

 

"Bordel pour bordel
Moi j'aime mieux le métro
C'est plus gai
Et puis c'est plus chaud"

(in Moderne, idem p 408)

 

"Je voudrais lécher ton masque ô statue
Saphir blanc...
Je voudrais lécher
Ton
Casque
Ô tutu"

(in Fillette, idem p 413. On remarquera déjà le thème du masque et de la couleur blanche)

 

"C'est insensé l'invention qu'il y a dans l'affreux"
(in Au café, idem p 413)

 

"Un exhibitionnisme naïf en matière de sentiment
Me caractérise au moral comme au physique"
( in Maladroit, idem p 415)

 

"Le sentiment familial est non seulement
Le plus répandu mais le plus
Révoltant .."

(in Faiblement di," idem p 422)

 

"Je chante l'amour qui sait ce que c'est que d'aimer"
(in Réponse aux flaireurs de bidet idem p 426)

 

"Toute ma vie
J'ai gravement répandu mon foutre inutile"
(in Sans famille, idem p 432)



"Cela débuta d'une façon très naturelle
Dans un bordel de la rue de l'Echaudé Saint-Germain"
(in Transfiguration de Paris, idem p 432. Le bordel dans l'œuvre d'Aragon: beau sujet de thèse. Voir Les Beaux Quartiers et Les voyageurs de l'Impériale pour ne citer que ces deux ouvrages d'Aragon.)

 

"Mon beau Paris dit la colonne
Tu as le sens irremplaçable de l'amour"
(in Transfiguration de Paris, idem p 434)

 

"Mais le plus beau moment ce fut lorsqu'entre
Ses jambes de fer écartées
La Tour Eiffel fit voir un sexe féminin
Qu'on ne lui soupçonnait guère"

(in Transfiguration de Paris, idem p 435. Poème-hymne à la gloire de Paris et de la Tour si chère à Robert Delaunay)

 

"Je ne veux plus rêver je déteste
Le sommeil je ne veux plus
Rêver
Plus rien ne m'est cher pas même l'amour"

(in Gobi 28, idem p 440. Ce poème, comme son titre l'indique, est un des plus cruel du recueil et caractérise le désert de sa relation avec Nancy.)

 

"Tout est faux y compris l'amour"
(Ramo dei morti, idem p 443. Même remarque que pour le poème précédent)

 

"Tous deux crachons tous deux
Sur ce que nous avons aimé..."
"Crachons sur l'amour
Sur nos lits défaits
Sur notre silence et sur les mots balbutiés
Sur les étoiles fussent-elles
Tes yeux
Sur le soleil fût-il
Tes dents
Sur l'éternité fût-elle
Ta bouche
Et sur notre amour
Fût-il
Ton amour
Crachons veux-tu bien"

(in Poème à crier dans les ruines, idem p 446 et 448. Sans doute le plus beau poème du recueil et un des plus beaux poèmes d'amour d'Aragon).


 

 

1930. La peinture au défi

 

La peinture au défi est la préface à un catalogue de l'exposition de collages à la Galerie Goemans en mars 1930 (voir notre bibliographie). On y découvrira la diversité des noms de la peinture moderne à l'orée des années 30. On remarquera la critique de la peinture comme valeur-refuge de placement pour la haute bourgeoisie américaine et européenne.
Aragon: La Peinture au défi

 

"Le merveilleux se lève où le rire s'éteint."
(in Aragon, écrits sur l'art moderne, Flammarion 1981. p 27)

 

"Le merveilleux s'oppose à ce qui est machinalement, à ce qui est si bien que cela ne se remarque plus, et c'est ainsi qu'on croit communément que le merveilleux est la négation de la réalité."
(idem p 27)

 

"Les Grecs et les Romains, qui n'avaient pas subi la répression morale qu'entraîna le christianisme, ne connurent le merveilleux que sous la forme de l'exceptionnel, la beauté exceptionnelle, la force, l'inceste exceptionnels."
(idem p 27)

 

"Quand les ténèbres chrétiennes se furent abattues sur le monde occidental, l'homme n'osa presque plus rien penser."
(idem p 28)

 

"La poésie moderne est essentiellement athée."
(idem p 28)

 

"Un objet manufacturé peut aussi bien être incorporé à un tableau, constituer le tableau à lui seul."
(idem p 35)

 

"Le musée les guette [les peintres], l'esprit de comparaison."
(idem p 36)

 

"La peinture tourne au confortable, flatte l'homme de goût qui l'a payée. Elle est luxueuse. Le tableau est un bijou. Or voici qu'il est possible aux peintres de s'affranchir de cette domestication par l'argent. Le collage est pauvre. Longtemps encore on en niera la valeur. Il passe pour reproductible à plaisir. Chacun croit en faire autant."
(idem p 39)

 

"Il n'y a pas grande différence mentale entre Braque ou Soutine ou un préraphaélite anglais. Et comme ils se résignent assez facilement à ce que leurs tableaux aillent finalement orner les ateliers Primavera, la maison de Citroën et les abîmes de la stupidité américaine, il n'y a plus aucune distinction à faire entre les peintres modernes et ceux des pires époques, de Véronèse à La Gandara."
(idem p 39)

 

"La pensée n'est pas un sport. Elle ne peut être le prétexte de petites réussites que récompensent des applaudissements. Elle n'est pas désintéressée. Elle n'est pas le fait d'un homme isolé. Les découvertes de tous entraînent l'évolution de chacun."
(idem p 47)

 

"Le merveilleux doit être fait par tous et non point par un seul."
(idem p 47. Transcription de la pensée ducassienne)

 

 

1931. Persécuté Persécuteur

Ce recueil paraît le 25 octobre 1931 mais n'est distribué qu'en avril 1932 (voir notre bibliographie). Il marque la mort annoncée, depuis le congrès de Kharkov, de l'unité surréaliste sur le problème de la sujétion du combat surréaliste vis à vis de l'adhésion aux thèses du Pcf et de l'internationale communiste. Aragon a fort critiqué en 1975 son poème Front Rouge - "ce poème que je déteste" - dans les commentaires qu'il donne sur cette période dans la 1ère édition de son œuvre poétique complet. On se réfèrera à la brillante notice de ce recueil par Olivier Barbarant dans la Pléiade I. On peut noter le caractère violemment antireligieux de ce recueil seul point commun supposé entre surréalistes et communistes. L'arrivée de Maurice Thorez à la tête du Pcf va infléchir la politique anticatholique du parti.

Aragon Persécuté Persécuteur

 

"Il y a des fume-cigarette entre la cigarette et l'homme"
(in Front Rouge, La Pléiade P. I p 493)


"le flot noir se formait comme un point qui se ferme
les boutiques portaient leurs volets à leurs yeux"
(in Front Rouge, idem p 495)

 

"Pliez les réverbères comme des fétus de paille
Faites valser les kiosques les bancs les fontaines Wallace
Descendez les flics
Camarades
descendez les flics"
"Un jour tu feras sauter l'Arc de triomphe
Prolétariat connais ta force
connais ta force et déchaîne-la"
(in Front Rouge, idem p 495 et 496)

 

"Ce sont des ingénieurs des médecins qu'on exécute
Mort à ceux qui mettent en danger les conquêtes d'Octobre
Mort aux saboteurs du Plan Quinquennal"
(in Front Rouge, idem p 498)

 

"Les yeux bleus de la Révolution
brillent d'une cruauté nécessaire
SSSR SSSR SSSR SSSR"
(in Front Rouge, idem p 499. Un alexandrin s.v.p.!!!!)

 

"Que de bijoux aux mains de la bêtise"
(in Ne triomphez pas trop vite, idem p 513)

 

"Ainsi que le cœur qui se déchire au début de l'absence
le grisou sautera dans Paris"
(in Tant pis pour moi, idem p 520)

 

"Dentelles noires où bat un sein de glace"
(in Mandragore, idem p 522)

 

"Il n'y a pas de limite à la mélancolie humaine
Il y a toujours une pierre à placer sur la pyramide des larmes"
(in Lycanthropie contemporaine, idem p 525)

 

"Pourquoi donc être triste au cœur splendide de l'amour"
(in Lycanthropie contemporaine, idem p 525. Ce vers rejoint déjà le poème célèbre Il n'y a pas d'amour heureux);

 

"Au numéro 113 rue de Molinée à Seraing
un droguiste était étendu ce matin sur le parquet
le corps maculé de sang"
(in Un jour sans pain, idem p 530. Ce poème collage très peu compréhensible peut-être allusion à un fait divers dans la commune belge de Seraing?)

 

"J'appelle la Terreur du fond de mes poumons"
(in Prélude au temps des cerises, idem p 537.)

 

"Vive le Guépéou contre tous les ennemis du Prolétariat
Vive le Guépéou"
(in Prélude au temps des cerises, idem p 538. Ce vers clôt Persécuté persécuteur!).


1932. Aux enfants rouges


Cet ouvrage fut édité le 25 juin 1932 pour la Libre Pensée révolutionnaire de France par le Bureau d'éditions et de diffusions de Paris. Ecrit sans doute en mars en même temps que la rupture définitive avec Breton, Aux enfants rouges montre une esthétique particulièrement ouvriériste et militante. Ce texte faible voudrait répondre aux mots d'ordre du parti communiste - dans les faits déjà dépassés - "de classe contre classe" et d'un anticléricalisme virulent qui sera bientôt condamné par Maurice Thorez. L'édition originale était accompagnée de dessins de Georges Adam (voir notre bibliographie).
Aragon Aux enfants rouges

 

"C'est rue Lafayette, au 120,
Qu'à l'assaut des patrons résiste
Le vaillant Parti Communiste
Qui défend ton père et ton pain."
(La Pléiade P I, p 542. Notons le retour d'Aragon à la ponctuation).



Fin de la deuxième partie des Dits d'Aragon


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