Dits d'Aragon (4)

Recueillir ici et là quelques citations ou maximes parlantes de l'œuvre - si vaste et si diverse - d'Aragon, peut paraître entreprise dérisoire, et même dangereuse. Le risque serait de survoler et de clicher chaque ouvrage en quelques phrases. Ce risque est présent certes, mais il est aussi intéressant - par un choix qui sera personnel - de laisser un chemin parsemé de cailloux aux lecteurs, sur le siècle, ce siècle d'Aragon qui aura vu tant d'horreurs et d'espoirs, ses espoirs déçus n'ayant pas annihilé une générosité, un dévouement total pour la défense de la culture et un courage dans l'action.
Aragon aura été admiré par les uns, mais le plus souvent il fût l'un des auteurs français qui aura, plus de 30 ans après sa mort, suscité le plus d'acharnement et de haines littéraires et politiques.
Cet ensemble de citations aura pour seule ambition de faire lire ou relire l'œuvre d'Aragon et tentera de montrer les constantes qui existent depuis les premiers poèmes de Feu de joie jusqu'aux photographies légendées de la fin de sa vie.

Il sera procédé chronologiquement afin de suivre son cheminement poétique ou romanesque.

On se rapportera pour chacun des ouvrages ci-dessous à la bibliographie intégrée au site des amis d'Aragon et à l'édition des œuvres poétiques et romanesques dans la bibliothèque de La Pléiade.

 

De la débâcle de mai 1940 à la Libération et de ce qui s'ensuivit (1940-1946)
Les années 1938 et 1939 voient la pression s'exercer sur le Parti communiste français après la dénonciation par le parti des accords de Munich de 1938 puis, en 1939, lors du pacte germano-soviétique avec la mise hors la loi du parti et de ses dirigeants. Rappelé sous les drapeaux à la déclaration de guerre de septembre 1939, Aragon sera intégré en mai 1940 dans une division sanitaire comme dans la 1ère guerre en qualité de médecin auxiliaire. La débâcle de la bataille de France de mai-juin 1940 va profondément marquer Aragon mais il en résultera un renouveau artistique exceptionnel avec des recueils éblouissants et un retour à la poésie rimée, à une jonglerie de vers de "contrebande" afin de déjouer la censure sous l'occupation. Les vers d'Aragon seront lus à la radio de Londres, parachutés, distribués sous forme de tracts quand ils ne seront pas publiés - légalement ou illégalement - en recueils dans diverses éditions (voir le site dans sa partie bibliographie). Aragon et Elsa vont vivre clandestinement en France, sans chercher à émigrer; ils vont connaître les dangers liés à leurs activités de résistants tout en continuant à écrire. Aragon va poursuivre l'écriture de son cycle romanesque "Le monde réel" avec les romans "Les voyageurs de l'impériale" et "Aurélien" (voir les études consacrées à ces romans sur le site).


Considérés et fêtés à la libération en août 1944, le couple, désormais célébré, sera pourtant ostracisé très rapidement par la société parisienne car la guerre gagnée sur l'Allemagne nazie et bien que le parti communiste français participât au gouvernement jusqu'au début de 1947, ce qu'on appelle la guerre froide va installer sa sinistrose et remettre bon nombre d'anciens collaborateurs sur le devant de la scène littéraire.

 

 

1941. Le Crève-Coeur

Ce recueil d'Aragon paraît en avril 1941 chez Gallimard, il est composé de 22 poèmes (voir bibliographie du Crève-cœur de ce site ainsi que la notice d'O. Barbarant in La Pléiade I p 1425 de l'œuvre poétique). Les poèmes furent composés entre octobre 1939 et octobre 1940 et publiés dans diverses revues comme Poètes Casqués ou plus curieusement au Figaro ainsi "Les lilas et les roses" par l'entremise de Jean Paulhan. Dans ce recueil, Aragon fait preuve d'un lyrisme en accord avec la gravité des évènements. D'une façon tout à fait inédite et réussie il s'essaye à une poésie courtoise et cryptée qui rappelle la poésie des poètes du moyen-âge.

Hourra l'Oural

"A Elsa, chaque battement de mon cœur"
(Le Crève-cœur. in La Pléiade O.P. I p. 695)
En exergue du recueil, Aragon fait très significativement entrer Elsa Triolet dans le poème; désormais, Elsa ne quittera plus l'œuvre poétique d'Aragon.


"Et j'attends qu'elle écrive et je compte les jours"
(Idem, in Vingt ans après, p. 698)
Aragon est aux armées et comme les autres militaires il attend une lettre de sa femme, ce poème atteste un caractère d'intimité du couple et la présence désormais constante d'Elsa dans son œuvre.


"Je veille Il se fait tard La nuit du moyen âge
Couvre d'un manteau noir cet univers brisé
Peut-être pas pour nous mais cessera l'orage
Un jour et reviendra le temps des mots croisés"
(Idem, in Le temps des mots croisés, p. 701)


"Le jour qui sans espoir se lève
Rêve traîne meurt et renaît
Aux douves du château de Gesvres
où le clairon pour moi sonnait
où le clairon pour toi sonnait"

(Idem, in Les amants séparés, p.705)


"Mais voici se lever le soleil des conscrits
La valse des vingt ans tourne à travers Paris"
"Dans le manteau de pluie et d'ombre des batailles
Enfants soldats roulés vivants sans autre lit
Que la fosse qu'on fit d'avance à votre taille"

(idem, in La valse des vingt ans, p. 706)


"Je me souviens d'un air qu'on ne pouvait entendre
Sans que le cœur battît et le sang fût en feu
Sans que le feu reprît comme un cœur sous la cendre
Et l'on savait enfin pourquoi le ciel est bleu"


"Et l'on verra tomber du front du Fils de l'Homme
La couronne de sang symbole du malheur
Et l'Homme chantera tout haut cette fois comme
Si la vie était belle et l'aubépine en fleur"
(idem, in Santa Espina, 1ère et dernière strophe p. 708 et 709)


"Ô frontaliers, ô frontaliers vos nostalgies
Comme les canaux vont vers la terre étrangère
La France ici finit ici naît la Belgique
Un ciel ne change pas où les drapeaux changèrent


"Nous l'avons attendu bien longtemps cette année
Le joli mois où les yeux sont des violettes
Où c'est un vin qui vit dans nos veines vannées
Et le jour a des fleurs de pommier pour voilette."
(idem, in Le printemps, p. 710)
Aragon fut cantonné à Saint-Amand-les-Eaux en avril 1940 avant le passage en Belgique en mai 1940. On observe au 7ème vers de cet extrait, les allitérations en v fréquentes chez Aragon dans son œuvre poétique.

 

"ça me plaît de dire Moi je"
"Je garde le secret du jeu"

(idem, in Romance du temps qu'il fait, p. 712)
Référence à Rimbaud: "Je est un autre".

"Le cœur humain n'a pas changé
Il est aussi fou sinon pire
Qu'il était du temps de Shakespeare"

(idem, in Romance du temps qu'il fait, p. 712)
T(thème fréquent chez Aragon du perpétuel Moyen-âge de l'humaine condition.


"Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n'oublierai jamais les lilas et les roses
Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés
Je n'oublierai jamais l'illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d'amour les dons de la Belgique
L'air qui tremble et la route à ce bourdon d'abeilles"
(idem, in Les Lilas et les Roses, p 714)
Célébrissime poème, avec référence à la Belgique, ce poème est paru le 21/09/1940 dans le Figaro.


"Terrils terrils ô pyramides sans mémoire"
"L'accordéon s'est tu dans le pays des mines
Sans l'alcool de l'oubli le café n'est pas bon"
(idem, in Enfer-les-Mines, p. 715)
Le Nord chez Aragon est symbolisé par les terrils, les mines et leurs corons.


"L'air aux maisons oiseau strident oiseau-comète
Et la géante guêpe acrobate allumette"...
"La beauté des soirs tombe et son aile marie
A ce Breughel d'Enfer un Breughel de Velours."
(idem, in Tapisserie de la grande peur, p. 716 et 717 )
Ce poème est conçu comme une tapisserie, Aragon est proche ici de l'art d'un Jean Lurçat. Aragon par ses images évoque les vols en piqué des stukas et associe la peinture des frères Breughel à cette évocation de la guerre.


"Ma patrie est comme une barque
Qu'abandonnèrent ses haleurs
Et je ressemble à ce monarque
Plus malheureux que le malheur
Qui restait roi de ses douleurs"..
"Il est un temps pour la souffrance
Quand Jeanne vint à Vaucouleurs
Ah coupez en morceaux la France
Le jour avait cette pâleur
Je reste roi de mes douleurs"
(idem, in Richard II Quarante, p. 719 et 720)
1ère et dernière strophe de ce célèbre poème du Crève-cœur mis en musique par Colette Magny. Aragon emprunte le nom et le thème du malheur et de la dépossession à Shakespeare. Allusion claire au Bateau ivre de Rimbaud, à l'histoire de France avec Jeanne d'Arc et à la division de la France en deux zones.

Aragon a fait paraître La rime en 1940 dans la revue Poètes casqués en avril 1940. Il a voulu joindre ce texte théorique sur sa nouvelle orientation poétique à la fin de son recueil.
"Que la poésie est scandale à ceux qui ne sont pas poètes, c'est de quoi en tout temps les poètes ont témoigné, et plus qu'aucun autre cet Arthur Rimbaud qui domine les temps modernes du poème. Ce n'est pas le moindre de leurs crimes aux yeux de ceux qui chasseraient bien des poètes de la République, que ceux-ci se livrent aux confins de la pensée et de la chanson à un jeu qui déconcerte la raison pratique, comme l'écho humilie celui qui croit que la montagne se moque de lui. Je veux parler de la rime."
(idem, in La rime en 1940, p. 727)
Aragon, dans ce court texte théorique qu'il faut lire in-extenso, se revendique de Rimbaud, il cite aussi la Chanson du Roi Renaud, ce n'est pas anodin car c'est à-partir du Crève-cœur qu'Aragon sera mis en musique et que nombreux de ses poèmes deviendront des "chansons". Aragon cite par ailleurs Apollinaire, Musset, Hugo et...Barrès.


"La liberté dont le nom fut usurpé par le vers libre reprend aujourd'hui ses droits, non dans le laisser-aller, mais dans le travail de l'invention."
(idem, in La rime en 1940 p. 730)
On ne saurait être plus clair; Aragon se revendique d'une réinvention du poème rimé par un travail en profondeur tout à fait personnel.

 

 

1942. Les Yeux d'Elsa

Les Yeux d'Elsa est le premier recueil d'Aragon dans lequel Elsa apparaît dans le titre; d'autres suivront jusqu'à l'apothéose de l'imposant Le Fou d'Elsa de 1963.
Ce recueil est baigné par la lumière de Nice et de Matisse, il est composé de fin décembre 1940 à février 1942 période où le couple y réside dans une semi-clandestinité. Les Yeux d'Elsa parurent le 15 mars 1942 aux Cahiers du Rhône (voir bibliographie de ce site), maison d'édition suisse fondée par Albert Béguin, cette revue antinazie est d'obédience plutôt chrétienne. Aragon va y approfondir le lyrisme déjà présent dans le volume précédent Le Crève-cœur.

Si le Crève-cœur était le recueil de la drôle de guerre et de la défaite, on peut parler ici de recueil véritablement résistant. Aragon va puiser dans la poésie médiévale et courtoise la sève et le sang de son chant de français et de patriote. Aragon va fédérer au-delà de son propre camp et mettre dans son poème des poètes et auteurs éloignés par les siècles, la nationalité et les idées mais qui contribuent à la renaissance et au rayonnement de la culture française.
Ce "nationalisme" lui sera reproché par ses anciens amis surréalistes. Elsa Triolet est le fil conducteur de ce recueil. Le premier poème reprend le nom du recueil Les Yeux d'Elsa, le dernier est le célèbre Cantique à Elsa, vaste poème en six parties qui augure La messe d'Elsa de 1965.

Les Yeux d'Elsa est un volume important d'Aragon par la densité des images et informations qu'il recèle sur cette période sombre; il constitue aussi un enrichissement de la poésie de son auteur. Aragon va d'ailleurs pour en monter l'importance, écrire en février 1942 une imposante préface et l'intégrer à ce volume : Arma virumque cano, "Je chante l'homme et les armes" qui est le premier vers de l'Enéide de Virgile.
Aragon ajoutera en appendice en fin de volume un autre texte expliquant sa poésie, La leçon de Ribérac ou l'Europe française article paru dans la revue Fontaine, n°4 en juin 1941; il reprend également un fragment de La rime en 1940 (voir ce texte dans Le Crève-cœur ci dessus) et Sur une définition de la poésie, lettre à Joë Bousquet parue dans le n°4 de Poésie 41, mai-juin 1941.

Aragon Les Yeux d'Elsa Edition Originale  

 

"L'art des vers est l'alchimie qui transforme en beautés les faiblesses. C'est le secret des plus mystérieuses réussites de la poésie, française au moins. Où la syntaxe est violée, où le mot déçoit le mouvement lyrique, où la phrase de travers se construit, là combien de fois le lecteur frémit."
(in Arma virumque cano. La Pléiade O.P. I p. 743)
On retrouvera cette constante chez Aragon notamment à l'incipit du Fou d'Elsa : "Tout a commencé par une faute de français".

 

...j'ai toujours, pour moi, préféré le prestidigitateur qui brûle ses tours sitôt faits en les expliquant au public, à ceux qui tiennent si fort à leurs pauvres inventions qu'ils prétendent les garder pour eux.
(idem p. 745)

 

Pour moi, je n'écris jamais un poème qui ne soit la suite de réflexions portant sur chaque point de ce poème, et qui ne tienne compte de tous les poèmes que j'ai précédemment écrits, ni de tous les poèmes que j'ai précédemment lus.
Car j'imite. Plusieurs personnes s'en sont scandalisées. La prétention de ne pas imiter ne va pas sans tartuferie, et camoufle mal le mauvais ouvrier. Tout le monde imite. Tout le monde ne le dit pas.
(idem p. 746)
Un grand thème d'Aragon...

 

La liberté est une chose sacrée, j'ai horreur de la licence. Cela est vrai aussi dans la prosodie. Et c'est précisément l'amour de la liberté qui me dicte de la défendre où je puis.
(idem p. 755)

 

Un grand tournoi est ouvert, où je suis prêt à couronner le vainqueur, car, dans la poésie française, le vainqueur, c'est toujours la France
(idem p. 757)
Dans les circonstances présentes de la résistance à l'occupant et à ses complices, Aragon trouve ici un accent que l'on pourrait qualifier de gaullien !

 

Ma place de l'Etoile, à moi, est dans mon cœur, et si vous voulez connaître le nom de l'étoile, mes poèmes suffisamment le livrent...Mon amour, tu es ma seule famille avouée, et je vois par tes yeux le monde, c'est toi qui me rends cet univers sensible et qui donnes sens en moi aux sentiments humains...et qu'importe ce qu'il en adviendra, si, à l'heure de la plus grande haine, j'ai un instant montré à ce pays déchiré le visage resplendissant de l'amour.
(idem p. 718)
Dans le dernier paragraphe de sa préface, Aragon rend un hommage à la femme aimée; les yeux d'Elsa éclairant le visage de l'amour contre la nuit.

 

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
...
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
(Les yeux d'Elsa pp. 759 et 760)
1ère et dernière strophe de ce beau poème qui ouvre le recueil; ce poème sera mis en musique par Jean Ferrat et d'autres...

 

Interférences des deux guerres je vous vois
Voici la nécropole et voici la colline
Ici la nuit s'ajoute à la nuit orpheline
Aux ombres d'aujourd'hui les ombres d'autrefois

(idem, in La nuit de Mai p. 761)
Aragon fait le lien entre les deux guerres; on pense aussi à Péguy au 2ème vers avec les deux "voici"

 

A-t-il fait nuit si parfaitement nuit jamais
Où sont partis Musset ta Muse et tes hantises
Il flotte quelque part un parfum de cytises
C'est mil neuf cent quarante et c'est la nuit de Mai

(idem, in La nuit de Mai p. 762)
Aragon dialogue avec Musset et rend ici hommage au romantisme.

 

La France sous nos pieds comme une étoffe usée
S'est petit à petit à nos pas refusée
Dans la mer où les morts se mêlent aux varech
Les bateaux renversés font des bonnets d'évêque
Il monte dans le soir où des chevaux pourrissent
Comme un piétinement de bêtes migratrices
Je crierai mon amour comme le matin tôt
Le rémouleur passant chantant Couteaux Couteaux
(idem, in La nuit de Dunkerque, extraits pp. 762 et 763)
Réalisme des souvenirs de Dunkerque et de l'évacuation; l'amour toujours réaffirmé.

 

Nous savons maintenant ce que c'est que la nuit
(idem, in La nuit d'exil p ;764)

 

Reverrons-nous jamais le paradis lointain
Les Halles l'Opéra la Concorde et le Louvre
Ces nuits t'en souvient-il quand la nuit nous recouvre
La nuit qui vient du cœur et n'a pas de matin

(idem, in La nuit d'exil p. 765); (
La nostalgie de Paris étreint le couple parisien...

 

Ô nuit en plein midi des éclipses totales
Triste comme les rois sur leurs photographies

(idem, in La nuit en plein midi p. 767)

 

Il me souvient de chansons qui m'émurent
Il me souvient des signes à la craie
Qu'on découvrait au matin sur les murs
Sans en pouvoir déchiffrer les secrets

(idem, in Les larmes se ressemblent p. 770)
Beau poème chanté par Marc Ogeret où Aragon se souvient de l'occupation de la Sarre en 1919, on retrouvera ce souvenir dans le Roman inachevé.

 

Ô ma France Ô ma délaissée
J'ai traversé les ponts de Cé
(idem, in C p. 771)
Poème mis en musique par Francis Poulenc.

 

Et la vie a passé comme ont fait les Açores
Dit le poète Vladimir Maïakovski
(idem, in L'Escale p. 773
Avec l'évocation de Maïakovski, compagnon de la sœur d'Elsa, c'est souligner la résistance des russes face aux armées allemandes.

 

Les temps troublés se ressemblent beaucoup
(idem, in Plainte pour le quatrième centenaire d'un amour p. 774)

 

S'il se pouvait un chœur de violes voilées
S'il se pouvait un cœur que rien n'aurait vieilli
Pour dire le descort et l'amour du pays
S'il se pouvait encore une nuit étoilée
S'l se pouvait encore
...
Je n'oublierai jamais pour ses fleurs la muraille
Je n'oublierai jamais
Les morts du mois de Mai
(idem, in Plainte pour le grand descort de France pp. 777 et 778)
Aragon se plaint du sort malheureux de la France dans une prosodie médiévale; il fait allusion aux morts de mai 40 et ceux des fusillés de la Commune.

 

La tendresse d'aimer a l'accent des guirlandes
(idem, in Chanson de récréance p. 779)

 

A Tours en France où nous sommes reclus
...
On aura beau rendre la nuit plus sombre
Un prisonnier peut faire une chanson

(idem, in Richard Cœur-de-Lion p. 780)
Aragon fait référence à leur emprisonnement à Tours au cours d'un passage de la ligne de démarcation vers Paris et fait un parallèle avec le roi Richard Cœur-de-Lion prisonnier lui aussi.

 

Alain vous que tient en haleine
Neige qu'on voit en plein mois d'août
Neige qui naît je ne sais d'où
Comme aux moutons frise la laine
Et le jet d'eau sur la baleine
Vous me faites penser à ce poète qui s'appelait Bertrand de Born presque comme vous
(idem, in Pour un chant national p. 781)

 

Le sang refuse de se taire
Que le long chapelet de France égrène enfin ses terribles pater ses terribles avé
(idem, in Pour un chant national p. 783)

 

J'empêche en respirant certaines gens de vivre
Je trouble leur sommeil d'on ne sait quel remords
Il paraît qu'en rimant je débouche les cuivres
Et que ça fait un bruit à réveiller les morts
(idem, Plus belle que les larmes p. 785)
Ce poème est une réponse à Drieu la Rochelle qui avait dénoncé les poèmes d'Aragon parus en revue en disant "que c'était cousu de fil rouge"!

 

Vous pouvez condamner un poète au silence
Et faire d'un oiseau du ciel un galérien
Mais pour lui refuser le droit d'aimer la France
Il vous faudrait savoir que vous n'y pouvez rien
(idem, in Plus belle que les larmes p 786)
C'est déjà François la Colère qui parle...

 

Oui deux sœurs qu'uniront ici mes stratagèmes
Et Lili comme toi faite pour les chansons
Ecoute à tout jamais son poète que j'aime

(idem, in Cantique à Elsa p. 795)
Relevons ici l'apparition de Lili Brik, la sœur d'Elsa, et de Maïakovski. L'URSS est ici évoquée au moment où celle-ci doit faire face aux offensives allemandes sur la Crimée.

 

Je tresserai mes vers de verre et de verveine
Je tresserai ma rime au métier de la fée
Et trouvère du vent je verserai la vaine
Avoine verte de mes veines
Pour récolter la strophe et t'offrir ce trophée
(idem, In Cantique à Elsa p. 796)
On soulignera les allitérations en v dont Aragon est friand.

 

Un soir j'ai cru te perdre et chez nous dans les glaces
Je lisais les reflets des bonheurs disparus
(idem, in Cantique à Elsa p. 800)
Aragon fait allusion à un drame privé: la crise de péritonite qui a failli perdre Elsa en 1937.

 

Tu faisais des bijoux pour la ville et le soir
Tout tournait en colliers dans tes mains d'Opéra
Des morceaux de chiffons des morceaux de miroir
Des colliers beaux comme la gloire
Beaux à n'y pas croire Elsa valse et valsera
J'allais vendre aux marchands de New York et d'ailleurs
De Berlin de Rio de Milan d'Ankara
Ces joyaux faits de rien sous tes doigts orpailleurs
Ces cailloux qui semblaient des fleurs
Portant tes couleurs Elsa valse et valsera
(idem, in Cantique à Elsa, p. 803)
Partie célèbre du Cantique à Elsa dans laquelle Aragon se souvient des colliers qu'Elsa fabriquait en 1929-1930 et qu'il allait vendre chez les couturiers pour subvenir à leurs besoins.

 

Mon amour n'a qu'un nom c'est la jeune espérance
J'en retrouve toujours la neuve symphonie
Et vous qui l'entendez du fond de la souffrance
Levez les yeux beaux fils de France
Mon amour n'a qu'un nom Mon cantique est fini
(idem, in Cantique à Elsa, p. 803)
Dernière strophe du Cantique à Elsa; Aragon lie étroitement son amour pour Elsa et son amour de la France qui se confondent dans une même espérance.

 

Mais que le problème de l'art fermé est plus complexe ! Ne faudrait-il pas, avant de l'aborder, chercher son origine non dans la fantaisie du poète, mais dans les circonstances de sa vie, le monde où il vivait, l'air qu'il respirait, la société même à laquelle le confinait l'histoire?
(idem, in La leçon de Ribérac p. 811)
La poésie de résistance d'Aragon s'insère dans l'histoire des hommes et des évènements qu'ils ont à affronter.

 

C'est qu'alors, dans la seconde moitié du XIIème siècle, la France connut cette gloire, cet orgueil immense d'envahir poétiquement l'Europe, c'est alors qu'elle fut pour la première fois la France européenne, comme elle devait le redevenir au XVIIIème et au XIXème siècle par l'expansion de la philosophie des Lumières.
(idem, in La leçon de Ribérac p. 811)
;A méditer au XXIème siècle...

 

Pour moi (et d'autres sans doute), la rime à chaque vers apporte un peu de jour, et non de nuit, sur la pensée; elle trace des chemins entre les mots, elle lie, elle associe les mots d'une façon indestructible, fait apercevoir entre eux une nécessité qui, loin de mettre la raison en déroute, donne à l'esprit un plaisir, une satisfaction essentiellement raisonnable.
(idem, in Sur une définition de la poésie p. 825)


 

1942. Cantique à Elsa


Cantique à Elsa est paru en plaquette dans les éditions de la revue Fontaine à Alger (achevé d'imprimer le 30 mars 1942) séparément des Yeux d'Elsa peu après la publication de février 1942 (voir la bibliographie du site; cfr Les Yeux d'Elsa).

 

 

1942. Les voyageurs de l'impériale


Ce roman, le 3e du cycle "Le monde réel", paraît chez Gallimard aux derniers jours de 1942 (voir bibliographie du site). La genèse de ce roman a longuement été étudiée dans la rubrique "notes de lectures" de ce site. L'ouvrage, défiguré par la censure, ne connaîtra pas de diffusion pendant la guerre. Le texte original sera rétabli en 1947.
Aragon en apportera encore quelques modifications lors de la parution des O.R.C. en 1965.
Les Voyageurs de l'Impériale Edition définitive


"Oh, quelle horreur" ! s'écria Paulette. Il faisait un temps magnifique, un de ces ciels de mai où c'est un bonheur qu'il y ait des flocons de nuages, pour que quelque chose y puisse être de ce rose léger qui les rend plus bleus. "
(in Les voyageurs de l'impériale. La Pléiade O.R. I Fin de siècle ch I p. 509)
Incipit du roman


"Il était de ces hommes qui confondent amour et tempérament." (Pierre Mercadier)
(idem ch II p 521)


"Pierre était devenu par là même étranger à sa femme, parce qu'il était celui à qui l'on ment"
(idem ch II p. 521)


"Une jolie femme, l'amour...est-ce que ça ne peut pas remplir une existence?"
(idem ch II p. 522)


"Une mère, c'est un témoin irremplaçable qui s'en va: notre univers qui commence à se détruire"
(idem ch V p 534)
Aragon a terminé son roman en juin 1939, sa mère vit encore, elle mourra en mars 42 avant la parution des Voyageurs.


"Je respecte le peuple. Je ne respecte pas les bourgeois..."
(idem ch IX p. 564)


"Avec les beaux jours reviennent les forains."
(idem ch XIII p. 581)


"...le premier bienfait des biographies est de jeter sur la destinée de l'homme la lumière cruelle de l'insignifiance et de l'inutilité."
(idem ch XIV p. 590)


"Il n'y a rien de tentant comme de manquer à sa parole..."
(idem ch XXXII p. 663)


"C'est par le détour de la peinture qu'ils arrivèrent à faire connaissance."
(idem ch XLVII p. 720)
La peinture est pour Aragon un véritable langage; il s'est largement livré dans son œuvre sur ses peintres de prédilection, par exemple dans son Henri Matisse-Roman, La semaine sainte avec Géricault ainsi que dans ses écrits sur la peinture moderne.


"Les hommes veulent sans cesse croire une fois de plus au bonheur, et c'est ainsi qu'ils se rendent épouvantablement malheureux."
(idem ch L p. 739)


"Les journées sont longues et pareilles. Pour s'occuper la tête, il n'y a que les femmes."
(idem ch LIV p. 759)


"Il alluma un flambeau et se regarda dans la glace de l'armoire."
(Deux mesures pour rien I - Venise - ch III p. 808)
Importance du thème des "miroirs" dans l'œuvre d'Aragon.

 

"Une perversité en lui. Tué à Venise..."
(idem ch VI p. 822)
Rappel du suicide manqué à Venise en 1928 suite à la rupture avec Nancy Cunard.


"Le jeu, c'est cela...le jeu, c'est la disqualification de l'attention, du désœuvrement, de la vie...toutes les notions faussées...les proportions changées...le théâtre de l'homme seul."
(idem ch VI p. 823)


"Dormir. Dormir seul. Seul jusque dans ses rêves. Des rêves merveilleusement déserts. Des forêts sans oiseaux stupides, sans eaux murmurantes. Seul comme jamais, seul, comment dire ? propre. Oui, c'est cela: propre d'autrui. Propre comme des draps où personne plus ne bouge. Des draps sans petits soupirs, sans haleine, sans sursauts. Une plaine, à la fin. Une interminable plaine intérieure."
(idem ch VI p. 826)


"Le spectacle de la jeunesse est la vengeance de l'homme mûr."
(idem ch VII p. 828)


"L'argent brouille tout, absolument tout...L'argent est une chose bestiale."
(Deux mesures pour rien. II Monte-Carlo ch II p. 839)


"Un long gant noir en plein jour sur le trottoir d'une ville passante..."
(idem ch III p. 846)


"Certaines nuits, elle exagérait, elle se complaisait vraiment dans la conversation d'êtres falots, auxquels Mercadier ne comprenait pas qu'on pût adresser la parole."
(idem ch V p. 852)
Allusion à Nancy Cunard.


"C'est extraordinaire l'application de l'âge à détruire un homme, ça n'oublie rien, ça ne laisse pas un brin de jeunesse dans le front, près de l'oreille..."
(Deuxième Partie. Vingtième siècle ch IV p. 888)


"La bande à Bonnot devint l'obsession majeure à l'école. Elle fit oublier la guerre. On ne peut pas avoir peur de deux choses à la fois."
(idem ch VI p. 905)


"Notre vieillesse ce n'est rien. Le terrible c'est la vieillesse des autres."
(idem ch XVII p. 947)


"Rien ne rappelle plus cet homme jeune et pâle aux vêtements recherchés l'enfant de jadis qui courait en haut de la montagne pour y voir "l'autre côté des choses".."
(idem ch XXIII p. 983)


"Comment était-ce donc cette phrase de Schumann dans la vie du Poète? Pas les mots de Heine, le chant...La vie était inexplicable et bouleversante. Terrible comme les baisers qu'on garde entre ses doigts joints..."
(idem ch XXV p. 996)


"Toute ma vie, j'ai eu une espèce de dégoût pour les mioches" (Pierre Mercadier)
(idem ch XXVI p. 1004)


"Une nouvelle femme, c'est comme une fenêtre qu'on ouvre...le mystère...le large...c'est doux comme de marcher dans la nuit..."
(idem ch XXXIII p. 1039)


"La peur, cette forme terrible de la vieillesse."
(idem ch XL p. 1070)

 

 

1942. Brocéliande


C'est également dans les derniers jours de 1942 que paraît ce poème aux éditions de La Baconnière (Neuchâtel), le 30 décembre. (voir la bibliographie dans ce site). Aragon a donné son poème à l'éditeur suisse Albert Béguin de préférence à Gallimard, peut-être pour se venger de la lenteur de publication des Voyageurs, roman par ailleurs ignoblement mutilé par la censure allemande. Brocéliande, comme Exil de Saint-John Perse, va paraître en Suisse et distribué en France. Comme Le Crève-cœur et Les Yeux d'Elsa, ce recueil assez hermétique va cependant connaître un grand retentissement et continuer en vers libres ou classiques, le lyrisme de contrebande des précédents recueils. Aragon évoquera les légendes médiévales de la forêt de Brocéliande et de l'enchanteur Merlin, les détournant de leur contexte en les réactualisant dans la période d'occupation et de résistance. Un soin particulier fût apporté par Aragon et l'éditeur à l'édition de ce volume, un portrait d'Aragon y figurant en frontispice. On lira avec profit la notice de Brocéliande de Marie-Thérèse Eychart (La Pléiade Œuvre poétique I p 1492 à 1491.)

Aragon Brocéliande Edition originale  


"Rien ne finit jamais comme on voit dans les livres"
(in Brocéliande La Pléiade O.P. I, I D'une forêt qui ressemble à s'y méprendre à la mémoire des héros p. 835)


"La vie est une avoine et le vent la traverse"
(idem p. 835)


"Les rêves de chez nous sont mis en quarantaine"
(idem p. 836)


"Le chèvrefeuille naît du cœur des sépultures"
(idem p. 836)
Le chèvrefeuille est symbole d'espérance mais il prend racine dans la souffrance et la mort des résistants.


"Et la lumière est rousse où bondit l'écureuil
(idem p. 837)
Allusion à la chevelure rousse d'Elsa?


"Brocéliande brune et blonde entre nos bras
Brocéliande bleue où brille le nom celte
Et tracent les sorciers leurs abracadabras"

(idem p. 837)
Aragon vise ici les sorciers maléfiques de la collaboration et leurs maîtres.


"Est-ce que vous n'entendez pas le bruit de crin que font les sauterelles
Des ossements futurs grincent dans les céréales"
(II. Prière pour faire pleuvoir qui se dit une fois l'an sur le seuil de Brocéliande à la margelle de la fontaine de Bellenton p. 838)
Symbolique des plaies d'Egypte et l'Apocalypse sur la France.


"Pluie aux doigts de musique
Pluie à la bonne odeur de mousse et de mort"
"Chère pluie à mon visage aussi douce qu'à ma terre"

(idem p. 839)


"Qu'attends-tu pour brûler ta cage et tes barreaux"
(III. Vestiges du culte solaire célébré sur les pierres plates de Brocéliande p. 841)


"Il pleut des diamants taillés des javelots des malédictions"
(IV. De la fausse pluie qui tomba sur une ville de pierre non loin de Brocéliande p. 842)


"Ecoutez L'ombre dit des noms comme des mûres
Noirs mais entre nos dents de vrais soleils fondants
Chacun d'eux qu'on taisait l'avenir le murmure
Chacun d'eux à l'appel de France répondant
Chacun d'eux à l'accent qu'il faut au sacrifice
La gloire n'eut jamais autant de prétendants"

(V. De l'arbre où ce n'est pas Merlin qui est prisonnier p. 844)
Hommage d'Aragon à ceux qui tombent sous les coups de la répression.


"Grande nuit en plein jour cymbales des symboles
Se déchire la fleur pour que naisse le fruit
Le ciel éclatera d'un bruit de carambole
Et l'homme sortira de l'écorce à ce bruit"

(idem p. 845)


"La robe d'ombre secouée a perdu partout ses pierreries
Et chaque fois que l'une tombe on entend une voix faire un vœu"

(VI. La nuit d'août p. 846)
Préscience d'Aragon pour une prochaine libération...mais ce sera deux ans plus tard en août 1944.


"Je n'ai pas perdu ta mémoire à toi non plus philosophe aux cheveux roux"
(idem p. 848)
Aragon rend hommage dans une longue litanie à ses camarades morts, fusillés par les allemands. Ici, Georges Politzer, philosophe, fusillé au Mont Valérien.


"Avenir qui ressemble aux lignes de nos mains"
(VII. Le ciel exorcisé p. 850)


 

 

A suivre...